Être minoritaire dans une minorité dans une minorité dans une minorité dans une majorité

Que c’est complexe les langues…  Mais que c’est riche aussi!  Prenons par exemple le cas du français, il n’existe pas un français, mais des français!  Le français québécois est riche d’un éventail d’expressions et de mots qu’on ne trouvera pas nécessairement dans le reste de la Francophonie.  Quelquefois, il arrive que deux personnes de langue française ne se comprennent pas.  Par exemple, un Québécois qui séjourne à Paris modifierait peut-être son accent et son vocabulaire pour que son interlocuteur puisse le comprendre, et vice-versa.  Même au sein de la Francophonie canadienne, on entend des variantes du français qui peuvent en étonner plus d’un, comme le cas du Chiac ou des accents tels que ceux du Saguenay, de Québec, l’accent franco-ontarien, etc.

Maintenant, imaginez le cas avec le chinois.  Il n’existe pas un chinois, mais des chinois, que nous appelons des dialectes.  En Chine, il en existe une centaine et elles sont pratiquement des langues en soi.  Un Chinois de Pékin ne comprendra pas nécessairement un Chinois de Guangzhou à moins qu’ils ne parlent un dialecte commun, un peu comme un Allemand qui parlerait à un Français:  la sonorité est complètement différente.  Dans le cas de la Chine, la solution du gouvernement fut de faire adopter le mandarin comme langue officielle à toute la population, le mandarin étant la langue la plus parlée dans le pays, mais particulièrement concentrée dans le nord.  Ça, c’était en 1955.

Grandes lignes de l’histoire de ma famille

Tout comme Bethany et Parker, ma famille est au pays depuis plus de quatre générations.  Elle est originaire du sud de la Chine, plus précisément du comté de Xinhui dans la province de Guangdong.

Compté de Xinhui en rouge

Compté de Xinhui en rouge

Xinhui (新會) est un des quatre comtés qui a connu une importante succession d’émigration vers l’Amérique à partir des années 1850 pour travailler sur les chemins de fer.  Avec cette immigration vint l’exportation de notre dialecte, le xinhuihua (新會話) ou littéralement traduit, le dialecte de Xinhui.  Il y eut un nombre supérieur d’immigrants venus des comtés avoisinants, notamment de Taishan (台山), chacun amenant également avec eux leur propre dialecte.  À noter que c’était avant l’imposition du mandarin comme langue officielle et que ces gens vivaient dans le sud où le mandarin n’était pas aussi répandu que dans le nord.

Mon arrière-grand-père s’est établi à North Bay, petit village de bûcherons dans le nord de l’Ontario, au début des années 1900 (date exacte inconnue).  En 1921, à l’âge de 10 ans, 500$ en poche pour payer la taxe d’entrée, mon grand-père monta à bord du paquebot américain Keystone State pour l’y rejoindre.

Canada General Register of Chinese Immigration (Oct. 6-19, 1921)

Registre général de l’immigration chinoise du Canada  (1921)

Mon arrière-grand-père retournera en Chine plus tard et y restera jusqu’à la fin de sa vie.  Quant à mon grand-père , il déménagea à Pembroke, petit village à 30 minutes d’Ottawa.

North Bay et Pembroke, Ontario

North Bay et Pembroke, Ontario

Dans les années 30, il retourna en Chine chercher épouse.  Mon oncle et mon père naquirent à Xinhui, dans la maison ancestrale.  Puis il rentrera au Canada pour subvenir au besoin de sa famille dans une Chine en tumulte.  Contrainte par les lois de l’immigration de l’époque, la famille dut rester en Chine, avant de s’exiler à Hong Kong.  Au début des années 50, mon oncle put enfin venir rejoindre mon grand-père.  Puis ce fut le tour de mon père à s’embarquer pour l’Amérique.  En 1960, il suivit un ami à Montréal et y élu domicile.  Il se maria avec ma mère, également originaire de Xinhui et je fus élevée dans leur langue maternelle.  À ma connaissance, nous sommes la seule famille parlant ce dialecte à Montréal.

En route vers le multilinguisme

Mon père était un amateur de la langue français.  Étonnamment, il ne la parlait pas, mais la lisait et en prêchait les vertus.  Il s’était promis que tous ces enfants iraient à l’école française et lorsque je naquis, c’est ce que je fis!  À la même époque, la Loi 101 faisait ses preuves.

À l’âge de quatre ans, je rentrai en pré-maternelle.  Ayant baigné toute ma vie dans le dialecte de Xinhui, le français s’avérait plutôt difficile.  En même temps, le samedi, je débutais à l’école chinoise où j’y apprenais le cantonais, le dialecte dominant de la nouvelle vague d’immigration chinoise venue de Hong Kong.  Le dimanche, je retournais à la même école, mais cette fois-ci pour la catéchèse donc l’enseignement se faisait en anglais.  Ouf!  Ça en faisait des langues en si peu de temps.

Puis je commençai la première année.  Le Québec a une politique d’enseignement des langues d’origine aux enfants issus des différentes communautés ethniques depuis la fin des années 70.  Connu sous l’acronyme de P.E.L.O (Programme d’enseignement des langues d’origine), le programme offrait une heure d’enseignement par jour dans la langue « maternelle » des jeunes du primaire sur l’heure du dîner.  Tout le monde était visé.  Je me souviens que mes amies laotiennes, cambodgiennes et thaïlandaises devaient se joindre à nous, puisque l’école les considérait comme membre de la communauté chinoise!  Conjointement à tout ce que j’ai mentionné ci-haut, de mon éducation régulier, je devrais également ajouté ces cours de cantonais à mon curriculum déjà lourdement chargé.  Je finis par abandonner l’école du dimanche, puis je demandai à mon père de me retirer du programme de PELO.   Puis mon école chinoise du samedi dû fermer ses portes et je recommençai mes cours de cantonais sur l’heure du midi.  Ainsi fut mon éducation linguistique préliminaire.

Au secondaire, le programme n’existait pas, donc je n’avais plus de cours de chinois du tout.  Vers la troisième année du secondaire, il y eut une autre vague d’immigration chinoise, cette fois-ci, de la Chine continentale, notamment de la province de Guangdong où on parle majoritairement le cantonais.  Mais j’avais perdu beaucoup de fluidité dans cette langue par manque de pratique.  Une autre vague importante parlait le mandarin, un dialecte dont je n’avais aucune base.  Difficile donc de m’intégrer dans les conversations avec d’autres sino-québécois.

Je pris donc l’initiative d’apprendre le mandarin dans une école dirigée par des chinois.  Je demandai à être intégrer directement dans un cours de mandarin régulier avec des natifs de mon âge pour ne pas accuser de retard.  Je fus placée dans un cours de mandarin…taiwanais qui est légèrement différent du mandarin continental.  Le défi fut très élevé, mais je persistai.  Mon dictionnaire était devenu mon meilleur ami, à défaut de pouvoir communiquer en chinois avec les autres élèves.  Trois ans plus tard, j’obtiens mon diplôme sans toutefois pouvoir m’exprimer couramment dans cette langue, notamment par le fait que l’accent était mis sur l’écrit et nul besoin de savoir parler pour pouvoir l’écrire.

L’âge adulte

Lorsque je débutai le cégep, je me retrouvai, pour la première fois depuis l’école chinoise, immergé dans cette communauté.  Beaucoup étaient originaire de Hong Kong, de Guangdong et du reste de la Chine continentale, mais également de Taiwan, de la Malaisie, et de d’autres pays où il y avait une diaspora chinoise.  Ils se rassemblaient et étrangement, je fus aspirée dans ce tourbillon culturel comme jamais auparavant.  En même temps, je me sentais un peu à l’écart, un de ces facteurs étant les barrières de la langue.  Je ne maîtrisais pas la mandarin, j’avais de la difficulté à comprendre le jargon cantonais de Hong Kong et j’avais un accent dialectique d’une distinction dérisoire, un peu comme un accent campagnard si on veut.

À l’université, je pris la décision de recommencer les cours de cantonais pour améliorer non seulement l’accent, mais également la compréhension orale et écrite.  Au bout d’une session, je me rendis compte que l’horaire n’était pas compatible avec mon emploi du temps chargé d’universitaire.  Par la suite, quand le temps me le permit, je me ré-inscrivis à un cours d’introduction au mandarin, mais continental cette fois-ci.  Je recommençais à zéro.

Parallèlement à cela, ma famille côtoient beaucoup les gens de Taishan, car il y a plusieurs familles qui se sont établis ici au fil des années.  Nous partageons un peu la même histoire pour ceux qui sont arrivés il y a longtemps et quelquefois, nous subissons les mêmes commentaires lorsqu’on entend nos accents villageois.  Culturellement parlant, on se ressemble plus aussi, mais ça, ce serait pour un autre blogue!

Être une minorité de Xinhui dans une minorité taishanaise dans une minorité cantonaise dans une minorité mandarine dans une minorité anglophone dans une majorité francophone au Québec, ouf!

7 réflexions au sujet de « Être minoritaire dans une minorité dans une minorité dans une minorité dans une majorité »

  1. Cool texte. Tu oublies aussi que cette majorité francophone au Québec est également une minorité linguistique et culturelle au Canada et en Amérique du Nord. Ce fait a sans aucun doute à voir avec les expériences que nous avons vécues en gradissant au Québec.

    Depuis que je vis à Hong Kong, y’a aussi mon côté québécois qui ressort pas mal plus !

  2. Merci. À noter que le billet ne tient pas en compte tous les facteurs et qu’il a été simplifié pour la compréhension d’un public général. Je me suis principalement penchée sur la question linguistique chinoise au Québec. Entrer dans le débat du français au Québec et de la Francophonie canadienne déborderait largement du cadre de mon texte.

    Remarque intéressante, Winston Chan, un intervenant qu’on peut voir dans le film, a émis le même commentaire lorsqu’il a séjourné en Chine!

  3. Bravo Doris!
    J’ai découvert la Chine au cours des cinq dernières années. J’ai eu la chance de visiter HongKong, Guangzhou, Beijing, Macao, Qingdao en compagnie d’une résidente. J’ai aussi développé plusieurs amitiés avec des Chinois Québecois et admire leur courage et efforts dans leurs apprentissage de notre culture locale. Je souligne souvent la ressemblance entre le Québec Francais et le Cantonais du GuangDong en tant que minorité linguistique dans leur pays respectif.

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